Traumatisée par des décennies de démolition de son patrimoine et de ses quartiers populaires, Bruxelles s’est réfugiée dans une politique du “tout à la rénovation”. Alors que sa population est en train de croitre à une vitesse exponentielle, n’est-il pas temps de revisiter cette manière de concevoir l’aménagement de la ville ?*
On a beaucoup parlé de l’explosion démographique à Bruxelles d’ici 2030. Le bureau du plan annonce une augmentation de la population de 150.000 habitants. Il faudrait donc créer à Bruxelles 50.000 logements, soit 5 millions de m². Or, ni les pouvoirs publics ni les promoteurs privés ne suivent la cadence qui devrait être de 5.000 logements neufs par an. La vieille loi économique de l’offre et la demande se fait donc sentir, et les prix de l’immobilier explosent. A cela s’ajoute la construction de logements sociaux et moyens publics qui n’arrivent pas à compenser la demande de plus en plus pressante d’un public modeste. C’est un plan Marshall du logement bruxellois qu’il faudrait mettre sur pied. Il y a urgence.
Au delà des difficultés politiques ou financières pour arriver à répondre à cette demande, c’est l’approche physique que nous aimerions aborder. Et répondre à cette simple question : où va-t-on construire? Les terrains à bâtir publics sont de plus en plus rares. L’idée de la reconversion d’immeubles de bureaux en logements est séduisante, mais on reconvertit seulement 45.000 m² par an, et les opportunités qui subsistent ne sont pas légion. D’autre part, de nouvelles habitations induisent également de nouveaux besoins en écoles, transports publics, commerces et services. Les dernières réserves foncières sont souvent situées dans des zones moins bien desservies. Equiper ces zones aura donc un coût plus important.
Partant de ces constats, beaucoup d’observateurs s’accordent sur la nécessité de densifier Bruxelles. La densité moyenne de Bruxelles est trois fois inférieure à celle de Paris. Même Saint-Josse, la commune la plus dense du pays est deux fois moins peuplée que certains quartiers parisiens. La deuxième couronne est moins habitée, mais les réserves en terrain s’épuisent également et cela, dans un contexte moins favorable à la densification : plus loin du centre, environnement vert et gabarit moindre, zone suburbaine, “nimbisme”, etc. Même si, vu les besoins, il faudra contraindre l’ensemble de la deuxième couronne à participer à “l’effort de guerre”, ce ne sera pas suffisant. Le centre et la première couronne vont également devoir se densifier.
De 1950 à 1980, la ville a souffert. Des quartiers populaires d’habitants ont été détruits et transformés en quartiers mono-fonctionnels de bureaux. Ce traumatisme a amené un effet pervers. Les Bruxellois se sont attachés aux formes du passé, bannissant toute expression neuve dans l’espace public. La rénovation est devenue la norme, la démolition-reconstruction l'exception. La bâtit ancien est sacralisé, pas question d’y toucher. Toute la politique de prime à la rénovation a soutenu ce mouvement, quand dans d’autres villes primaient aussi la “démolition-reconstruction”. On a même vu il y a 10 ans, un Ministre de l’Urbanisme et du Patrimoine classer systématiquement des maisons bruxelloises sur le seul critère de l’âge. Résultat : Bruxelles a le plus vieux parc immobilier d’Europe. L’hypocrisie est à son comble avec la multiplication du “façadisme”. Concevoir la ville comme le décor d’un passé bourgeois révolu ne va pas résoudre les problèmes de logements à Bruxelles.
La plupart des maisons bruxelloises mitoyennes traditionnelles ont été construites entre 1880 et 1920. Si de nombreuses maisons bruxelloises sont des témoins remarquables et doivent être protégées, d’autres ont par contre été réalisées avec les standards de la construction d’alors. Pas de fondation, pas d’isolation, du mortier qui est devenu du sable, des rez-de-chaussée de 4 mètres de haut, des moulures en plâtres répétitives. Par la suite, on y a souvent accroché à la va vite des volumes pour contenir des salles de bain et des wc lorsque c’est devenu la norme. Puis, avec l’apparition des appartements, on a commencé à les diviser vaille que vaille en appartements. Les jardins privés d’intérieur d’îlot, souvent séparés par de hauts murs qui les jettent dans l’ombre, sont devenus la propriété de quelques privilégiés qui ont eu la chance d’acheter, quand c’était abordable, un appartement au rez-de-chaussée. Pour les autres, la rue à l’extérieur est parfois le seul terrain de jeux des enfants : étroite, dangereuse, sale, polluée. Est-ce vraiment un modèle de ville rêvée?
Quel est le gain d’une démolition-reconstruction? Tout d’abord, ça ouvre les champs du possible. Densifier, ce n’est pas obligatoirement construire une tour. Avec ses hauteurs de plafonds indécentes pour les normes actuelles, on gaspille beaucoup d’espace dans la maison mitoyenne traditionnelle bruxelloise. En gardant la même hauteur de corniche, 12 mètres en moyenne à Bruxelles, on construit un étage en plus - et donc un logement de plus - dans le même volume. Construire plus haut, de quelques étages, n’est pas une aberration. Bien pensé, un nouveau quartier pourra gagner de la lumière, des espaces verts collectifs, du confort pour tous, des logements neufs avec de vraies fondations et une isolation performante.
Le retour en ville est devenu une réalité. Le défi sera d’y accueillir tout le monde, dans de bonnes conditions. Le nouveau Plan Régional de Développement Durable (PRDD) en gestation est une opportunité pour repenser notre politique d’aménagement du territoire. Et ouvrir, lorsque les circonstances le permettent, la possibilité de reconstruire des bâtiments anciens et peu remarquables. Non pour y mettre des immeubles de bureaux, mais pour y placer du logement dense et confortable, équipé, mixte, relié au reste de la ville et du pays. C’est un axe sur lequel appuyer une politique du logement cohérente, qui soutiendra aussi le développement durable et l’emploi régional.
Attention, il n’est pas question non plus de tout casser, sans discernement. Chaque cas doit s’étudier, se peser et faire l’objet d’un consensus. Mais pour survivre, la ville doit se régénérer. Car le risque existe qu’elle devienne un décor pour les riches et les touristes.
Christophe Mercier- Collectif Disturb http://disturb.be
* Dit is een "carte blanche" verschenen in de Alert, het magazine van Bral, van mei-juni 2011